# L'effet canard à l'ère de l'IA

Il y a un truc que tous les développeurs connaissent, même ceux qui ne lui ont jamais donné de nom : le [rubber duck debugging](https://fr.wikipedia.org/wiki/M%C3%A9thode_du_canard_en_plastique). *L'effet canard.* Vous êtes coincé sur un bug depuis une heure, vous allez voir un collègue, vous commencez à lui expliquer votre problème à voix haute… et à la troisième phrase vous vous arrêtez net. « Ah. Non. Laisse tomber. J'ai trouvé. » Le collègue n'a rien dit. Il a juste été là. La légende raconte qu'un canard en plastique posé sur le bureau ferait aussi bien l'affaire, d'où le nom.

Le principe est bête et il marche : verbaliser un problème vous oblige à le remettre en ordre. Votre cerveau ne peut pas raconter n'importe quoi tout haut sans se trahir. La solution était déjà là, quelque part dans votre tête, elle attendait juste que vous la disiez.

## En remote, le canard a un avatar

Chez nous, tout le monde travaille à distance. Alors on triche un peu : on a un bureau virtuel sur [WorkAdventure](https://workadventu.re/fr/), une petite carte en pixel art où chacun promène son avatar. Vous rapprochez votre personnage de celui d'un collègue et la conversation s'ouvre toute seule, micro et caméra, comme si vous partagiez la même pièce. C'est ce qui ressemble le plus à rouler sa chaise jusqu'à l'écran d'à côté : pas de créneau à caler, pas d'appel à décrocher, juste quelques pas.

Et on s'en servait beaucoup. Parce que dans une équipe distribuée, ce « t'as deux minutes sur mon bug ? » n'est pas qu'une question technique. C'est souvent le seul moment de la journée où deux personnes se parlent sans réunion à l'agenda. La moitié du temps, le bug se résout avant même que l'autre ait répondu. L'autre moitié, il répond, et là, ça bascule. Une vraie discussion. Une digression de vingt minutes sur un projet qui n'a rien à voir. Un fou rire. Le lien qui tient une équipe qu'on ne croise jamais à la machine à café.

## Le canard qui répond enfin

Depuis, il y a l'IA.

Et je vais être honnête : c'est un canard formidable. Le meilleur qu'on ait eu. Il ne roule pas des yeux quand vous lui expliquez pour la quatrième fois pourquoi votre *state* ne se met pas à jour. Bon, il lui arrive encore de vous lâcher « t'as vidé le cache ? », avouons-le. Mais au moins, sans l'air de celui qui savait déjà. Il est là à toute heure, sans que vous ayez à déranger qui que ce soit. Il répond, vite, et souvent bien.

Sauf que voilà. Quand je bloque, maintenant, je n'écris plus à personne. Je tape ma question dans une fenêtre. Le bug se résout, la journée avance, tout va bien. Et il me manque un truc que je n'arrive pas tout à fait à nommer.

## Ce qui me manque, et que l'IA ne restitue pas

Ce n'est pas la solution qui me manque : l'IA me la donne. C'est le reste. Le collègue qui, en venant voir mon bug, me raconte qu'il galère lui aussi sur un autre sujet, et hop, on s'entraide sur les deux. La question à côté de la plaque qui, par accident, m'ouvre une piste à laquelle je n'avais pas pensé. Le fait de savoir, en fin de journée, sur quoi bossaient les autres, parce qu'on s'était interrompus trois fois.

En présentiel, ce lien se noue tout seul : les couloirs, les pauses, le bruit de fond de l'open space. En remote, même avec un bureau virtuel à portée d'avatar, il faut un prétexte pour se déplacer et ouvrir une conversation. Le « viens voir mon bug » était l'un des rares qui poussaient encore à le faire. Si l'IA absorbe toutes ces micro-sollicitations, chacun reste planté dans son coin de la carte, micro coupé, à résoudre ses bugs plus vite, tout seul. Plus efficace, et beaucoup plus silencieux.

L'ironie, c'est qu'avant, ces interruptions, on les maudissait. Le collègue qui débarque en plein *flow*, la question qui tombe au pire moment : on appelait ça des parasites. **Il aura fallu que l'IA les fasse disparaître pour qu'on réalise que c'était sans doute le plus précieux.**

![](https://www.bsa-web.fr/app/uploads/2026/01/bsaweb-equipe-coworking-23-1024x576.jpg)Ce sont ces moments là, qui sont précieux## Le canard n'a jamais parlé de la solution

Je ne vais pas jouer les vieux ronchons qui regrettent le bon vieux temps. Cela dit, à 34 ans, je suis déjà le doyen de l'équipe : autant dire que le rôle me guette. Le canard en plastique ne vous a jamais expliqué une *race condition* (ce moment où deux bouts de code se marchent dessus au mauvais instant). L'IA, si. Sur ce terrain il n'y a pas de match, et prétendre le contraire serait malhonnête.

Mais je crois que le rituel du canard n'a jamais vraiment parlé de trouver la solution. La solution, vous l'aviez déjà. Il parlait de l'excuse. L'excuse d'aller déranger quelqu'un, de sortir de sa tête deux minutes, de tisser au passage tout ce qui se joue quand deux personnes regardent le même écran. En remote, cette excuse vaut de l'or : c'est elle qui maintient le lien quand on ne partage plus aucun mur.

> L'IA vous donne la solution sans l'excuse. À moi de m'en fabriquer une.

Alors je continue d'embêter mes collègues. « Aleeeeeeeex, comment t'as imaginé ce bloc-là en FSE ? » « Benjiiiiiiii, tu gérerais ce service comment avec Forge ? » Neuf fois sur dix, j'ai déjà ma petite idée, je me suis débrouillé de mon côté. Si je sollicite quand même notre DT ou notre dev back, c'est pour savoir si ma direction tient la route.

Et ce que je vais chercher chez eux, ce n'est pas la réponse : je l'ai déjà. C'est leur ressenti, ce qu'ils ont vécu et pas moi, une façon de réfléchir à deux. On apprend de quelqu'un, pas d'une fenêtre où l'on tape sa question.